D’après Daniel Reininger, administrateur de l’Agence de l’Eau Rhin Meuse et référent eau d’Alsace Nature “Ce n’est pas un gain de cinq euros sur un hectare de maïs qui peut sauver une agriculture menacée par un système difficilement soutenable”. La phrase résume à elle seule l’absurdité du débat qui agite actuellement le bassin Rhin-Meuse et qui sous-entend que le problème est à chercher ailleurs.

Lors de sa dernière réunion, le comité de bassin a refusé de revenir sur l’augmentation progressive de la redevance sur l’irrigation. Une partie du monde agricole réclamait un gel de cette hausse, prévue dans le cadre du programme d’intervention de l’Agence de l’eau.

Une augmentation… dérisoire

La redevance payée pour l’eau d’irrigation dans le bassin Rhin-Meuse est restée extrêmement faible pendant des années. Aujourd’hui, elle se situe autour de 10 € pour 1 000 m³ d’eau prélevés, avec une augmentation progressive prévue jusqu’à environ 14 € pour 1 000 m³ d’ici 2030. Autrement dit, quelques euros supplémentaires.

C’est pourtant cette hausse très limitée qui a provoqué une contestation importante de certains représentants agricoles, allant jusqu’à des actions de blocage contre des installations publiques liées à l’eau. Face à ces pressions, une proposition de gel de l’augmentation pour l’année 2027 avait été mise sur la table. Mais le comité de bassin, instance qui réunit élus, usagers de l’eau et associations, l’a finalement rejetée.

Selon Daniel Reininger « La motion n’est pas applicable, la démocratie a fonctionné en résistant aux violences ». Un gel de la hausse aurait par ailleurs eu un impact financier direct, « l’agence aurait perdu 230 000 euros de recettes ».

Une eau agricole bien moins chère que l’eau potable

Ce débat met en lumière une réalité souvent méconnue : l’eau utilisée pour l’irrigation est de loin l’une des moins chères. L’eau potable, elle, supporte une redevance bien plus élevée : plus de 84 € pour 1 000 m³ lorsque l’eau est prélevée dans les nappes souterraines, soit 8 fois plus que pour l’irrigation agricole !

Cette différence s’explique notamment par les coûts importants nécessaires pour produire une eau potable de qualité : captage, transport, entretien des réseaux, mais aussi traitement pour éliminer différents polluants. Dans de nombreux territoires comme l’Alsace, ces traitements servent aussi à corriger les pollutions diffuses issues de l’agriculture, en particulier les pesticides et leurs métabolites que l’on retrouve régulièrement dans nos nappes phréatiques. Autrement dit, les services d’eau potable doivent dépolluer une ressource qui a été dégradée en amont, afin qu’elle puisse être consommée sans risque.

Ce paradoxe interroge : alors que les usagers domestiques contribuent largement au financement de ces traitements, pourquoi les usages agricoles de l’eau restent parmi les moins taxés ? Ce décalage interroge sur la manière dont la ressource est partagée et financée.

Derrière l’irrigation, le modèle de la monoculture

Pour Alsace Nature, le débat sur la redevance ne peut pas être dissocié d’une question plus fondamentale : celle du modèle agricole dominant. En Alsace, l’irrigation concerne très majoritairement la culture du maïs, plante particulièrement gourmande en eau. Cette culture s’est largement développée dans les dernières décennies, notamment pour l’alimentation animale et les filières industrielles.

Mais ce modèle agricole présente plusieurs fragilités :

  • une forte dépendance à l’eau en période estivale,
  • une sensibilité accrue aux sécheresses qui deviennent plus fréquentes avec le changement climatique,
  • une simplification des paysages agricoles et une baisse de la biodiversité.

Irriguer toujours davantage pour maintenir ce système revient à adapter le territoire à la culture, plutôt que d’adapter l’agriculture aux conditions écologiques.

L’eau : une ressource à partager

Dans un contexte de dérèglement climatique, la disponibilité de l’eau devient un enjeu central. Les nappes phréatiques, les rivières et les zones humides doivent répondre simultanément à de nombreux usages : eau potable, agriculture, industrie, mais aussi maintien des écosystèmes.

Trois études scientifiques mettent en évidence l’impact des prélèvements en nappe sur les cours d’eau phréatiques en période d’étiage, en particulier pour l’irrigation. Or les assecs répétés au cours des dernières années en période estivale, liés à l’abaissement du toit de la nappe, ont des conséquences sur ces milieux très vulnérables du ried.

Pour Alsace Nature, la gestion de l’eau doit rester fondée sur quelques principes simples :

  • préserver les milieux aquatiques,
  • partager équitablement la ressource,
  • et encourager les pratiques agricoles les moins consommatrices d’eau

Cela suppose notamment de diversifier les cultures, de développer des pratiques agronomiques qui améliorent la capacité des sols à retenir l’eau, et de réduire la dépendance aux cultures les plus gourmandes.

Un débat qui dépasse largement la question du prix

La décision du comité de bassin ne mettra pas fin aux tensions autour de l’irrigation.  Comme le souligne Daniel Reininger « Il peut toujours y avoir un oukase parisien ». Mais au-delà des arbitrages politiques, une réalité demeure : l’avenir de l’agriculture dépendra de sa capacité à s’adapter aux limites écologiques, et notamment à la disponibilité de l’eau.