À l’approche du passage du Tour de France dans le massif des Vosges, un chantier d’ampleur est en cours sur la RD466, entre Sewen et le sommet du Ballon d’Alsace. Des travaux d’abattage de près de 900 arbres sur un linéaire particulièrement sensible d’un point de vue écologique ont été engagés le 15 avril dernier. Si la sécurisation des routes peut constituer un objectif légitime, la période des travaux et les méthodes employées interrogent profondément.

Une intervention d’une ampleur exceptionnelle dans un secteur à haute valeur écologique

Le secteur concerné cumule plusieurs statuts de protection et d’inventaire (ZPS, ZSC, ZNIEFF de type 1, Sites Classés, proximité du lac d’Alfeld et Ballon d’Alsace). Il s’agit d’un ensemble de milieux remarquables : forêts montagnardes anciennes, vallons humides, zones favorables aux amphibiens, reptiles et habitats d’espèces protégées.
La présence de vieux peuplements, incluant des arbres de gros diamètre et des arbres à cavités, soulève des inquiétudes majeures. Ces structures sont essentielles pour de nombreuses espèces, notamment des oiseaux forestiers protégés (Chevêchette d’Europe, Chouette de Tengmalm, Pic noir, Pic cendré), des chiroptères, dont plusieurs espèces du genre Myotis, toutes bénéficiant de protections réglementaires strictes.
Dans ce contexte, plusieurs questions demeurent sans réponse :

  • Outre les espèces justifiant les sites N2000, d’autres espèces protégées sont susceptibles d’être affectées par ces travaux, ont-elles été prises en compte ?
  • Si les travaux sont prévus depuis plusieurs années, pourquoi programmer une intervention en pleine période d’activité biologique ?
  • Des mesures d’évitement ont-elles été prises avec le maintien des gros bois et des arbres à cavités non dangereux pour les espèces protégées, notamment celles justifiant les deux sites Natura 2000 traversés ?
  • Les services de l’Etat et l’animateur des deux sites N2000 ont-ils été prévenus et valident-ils ce chantier ?
  • Ces travaux de sécurisation ne nécessitent-ils pas des précautions réglementaires par rapport au réseau N2000 ?

 

Un calendrier et des méthodes incompatibles avec les enjeux naturalistes

Les travaux interviennent en pleine période de reproduction, notamment de nidification d’Oiseaux, de pontes d’Amphibiens et d’activité de Reptiles sur les lisières ensoleillées. Une telle intervention, par son intensité et sa temporalité, est susceptible d’entraîner : destruction directe d’individus ou de nichées, perturbation majeure des cycles biologiques, destruction et dégradation durable des habitats…
La période doit être adaptée aux enjeux écologiques et non l’inverse. La nature n’a pas à faire les frais du manque de préparation et d’organisation de ce chantier, dont l’ampleur dépasse largement les besoins de sécurisation.
Des mesures d’évitement et de réduction auraient dû être prises dans un contexte aussi sensible. Or, toute considération environnementale et paysagère semble avoir été écartée lors de la préparation de ce chantier.

Un manque de concertation préoccupant

Les acteurs locaux, y compris les fermiers-aubergistes, ont été informés tardivement. Les associations de protection de la nature n’ont, à ce stade, pas été associées à la réflexion ni à la définition des modalités d’intervention.
Cette absence de concertation renforce le sentiment d’une décision unilatérale, déconnectée des réalités écologiques du territoire. Ce cavalier seul a aussi été déploré par les usagers de la route, mis devant le fait accompli de la fermeture de la route menant au Ballon d’Alsace.

Une logique économique qui interroge

Le recours à un prestataire se rémunérant directement sur la valorisation du bois coupé pose question. Le marquage de près de 900 arbres indique la dérive de ce chantier qui sous prétexte de sécurisation constitue une véritable saignée dans la Hêtraie-Sapinière montagnarde.
L’observation des grumes sur la route et les prélèvements d’arbres, parfois bien en amont, de la route ne trompent pas : l’exploitant cherche prioritairement les plus gros bois et sains, afin de générer du volume à la revente. Les bénéfices de cette surcoupe semblent même échapper à la commune de Sewen, dont c’est pourtant la forêt communale. Le résultat, c’est un prélèvement qui excède largement les besoins de sécurisation au détriment des milieux et de la beauté du site. Les sécurisations ne nécessitent pas forcément des abattages (coupes de certaines branches, pose de dispositif antichute de branches (attaches de certaines branches, élingues…)

Les attentes des associations

Ainsi les associations signataires de ce communiqué demandent :

  • aux autorités concernées toute la transparence sur les modalités administratives et réglementaires, afin de déterminer les responsabilités,
  • que toutes coupes prévues sur les bords de route en cette période écologiquement sensible soient interdites,
  • de sursoir à toute autre autorisation et à stopper les autres abattages prévus avant juillet au col d’Oderen et au col du Hundsruck à Bourbach-le-Haut, pour éviter les atteintes environnementales fortes en période sensible dans des secteurs à très forts enjeux de biodiversité (Réserves Naturelles, Natura 2000). Il n’y a actuellement aucun danger imminent sur ces sections routières.

 

Des suites envisagées

Au regard des enjeux, les associations Alsace Nature, la LPO Alsace, le Groupe d’Etude et de Protection des Mammifère d’Alsace (GEPMA) et Bufo vérifient la légalité de ces travaux, ce qui pourrait, le cas échéant, déboucher sur des suites juridiques. La sécurité ne doit pas servir de justification à des atteintes disproportionnées et évitables à la biodiversité. Préserver la nature, c’est aussi garantir la sécurité et la résilience de nos territoires sur le long terme.

 

Michèle GROSJEAN
Présidente d’Alsace Nature

Yves MULLER
Président de la LPO Alsace

Christelle BRAND
Présidente du GEPMA

Vincent NOEL
Président de Bufo