Lettre ouverte à Jean Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères
le 11 février 2026
Monsieur le Ministre,
La presse locale de ce jour relate votre visite en tant que Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères sur le site de la future centrale de chaleur géothermique et d’extraction de lithium à Schwabwiller (Betschdorf). Pour justifier cette installation, vous mentionnez « la longue tradition et l’expertise éprouvée du forage en Alsace », mais vous omettez de préciser que les risques sismiques sont avérés. Les récentes secousses enregistrées en décembre dernier à Rittershoffen (2,8 sur l’échelle de Richter), directement liées à l’exploitation du site, contredisent toutes les paroles qui se veulent rassurantes.
Ces derniers évènements nous rappellent à tous, citoyens, élus, les conséquences des forages du site de Vendenheim, qui ont conduit à reconnaître les erreurs et mettre un terme aux projets engagés par la société Fonroche qui, elle aussi, possédait une « expertise » dans le domaine.
L’inquiétude des riverains mais également de nombreux élus ne peut être ignorée. Si la géothermie constitue une nouvelle source d’énergie renouvelable qui nécessite une parfaite maîtrise technologique, les ambitions d’exploitation du lithium changent l’échelle et la nature de ces projets. Nous ne sommes plus face à une production énergétique localisée, mais face à une stratégie industrielle d’extraction aux implications économiques, environnementales et territoriales majeures. Les objectifs visés de multiplication du nombre de sites, comme ceux de Schwabwiller, Soultz-Sous-Forêts ou Rittershoffen restent sous silence à ce jour. Aujourd’hui les citoyens, les acteurs du territoire, les associations n’ont aucune visibilité. Seule l’installation d’une ZAC qui accueillerait l’usine de retraitement à Hatten a fait l’objet récemment d’une enquête publique, laissant malgré tout derrière elle de nombreuses questions sans réponses (quid de la consommation d’eau, des risques de pollutions, des installations industrielles consommatrices de chaleur, etc. ?)
Monsieur le ministre, votre visite aurait pu être l’occasion de rencontrer les associations du territoire qui s’impliquent à défendre l’environnement et les riverains, et d’entendre que les enjeux locaux et les craintes des citoyens ne sont pas juste une variable d’ajustement des projets. Votre venue aurait gagné à un dialogue avec les associations et collectifs en place ; volonté de dialogue pourtant annoncée par Monsieur le Préfet fin décembre dernier.
En effet nous regrettons que des projets, qui sont susceptibles d’impacter si lourdement la vie de la région entière, ne puissent pas faire l’objet d’une analyse et d’un dialogue avec les premiers acteurs du territoire, à savoir les citoyens.
À notre niveau, si nous voyons dans l’exploitation de la géothermie une source intéressante et réellement décarbonée pour le mix énergétique du futur, et que dans ce cadre l’exploitation du lithium peut totalement s’entendre et représenter une plus-value bienvenue, il n’en est pas de même sur l’exploitation “du lithium pour le lithium”. Or, dans les projets que nous suivons avec assiduité aujourd’hui, tout laisse à penser, et votre venue va pleinement dans ce sens d’ailleurs, que nous ne sommes pas sur l’exploitation d’un « dérivé » de la géothermie mais bel et bien sur une démarche industrielle pleine et entière d’une ressource.
Dès lors, que ferons-nous de cette chaleur qui devient le « déchet » de l’exploitation du lithium ? Va-t-on urbaniser encore plus les sites jusque-là naturels ou construire des serres agricoles rendant les paysages et milieux totalement stériles ? Prioriser une agriculture industrielle mauvaise pour la santé et source de nombreuses pollutions au dépend d’une agriculture locale respectueuse de l’environnement ? Va-t-on accepter que de nouvelles zones humides soient sacrifiées sur l’autel de ce développement industriel ? Etc.
C’est de l’ensemble de ces questions que nous aurions aimé échanger avec vous et les habitants mobilisés dans les secteurs où les projets se programment.
Nous ne désespérons pas que l’État sache, peut-être, un jour, positionner le dialogue environnemental à sa juste place et non comme une simple étape administrative dans une procédure.
Dans l’attente, nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, en l’expression de nos salutations distinguées.
Michèle GROSJEAN
Présidente d’Alsace Nature