Après trois années de mobilisation, le projet de centrale photovoltaïque prévu sur les hauteurs de Lembach ne verra finalement pas le jour. La société Neoen, qui portait ce projet de 28 000 panneaux sur environ 15 hectares, a décidé d’abandonner l’opération. Une décision que nous accueillons avec soulagement, alors même que les associations naturalistes alertent depuis 2023 sur l’incompatibilité de ce projet avec la richesse écologique du site.
Selon les informations publiées par les Dernières Nouvelles d’Alsace le 9 septembre, l’abandon serait en partie lié au coût du raccordement électrique, le réseau de Strasbourg se trouvant à environ 13 kilomètres du site. Mais l’étude environnementale menée dans le cadre du projet aurait également pesé dans la décision. Neoen confirme ainsi que « l’analyse environnementale du site a confirmé que les enjeux environnementaux ne sont pas compatibles avec l’implantation d’un projet solaire ».
Cette conclusion rejoint très directement les alertes portées depuis plusieurs années par Alsace Nature et les associations naturalistes alsaciennes.
Un site naturel loin d’être « disponible »
Le projet devait prendre place au Willerhoeh, sur les hauteurs du Four-à-Chaux, sur un ancien terrain militaire acquis par la commune de Lembach auprès du ministère des Armées pour un peu moins de 80 000 euros.
Dès l’annonce du projet, en 2023, Alsace Nature et plusieurs de ses associations fédérées (LPO Alsace, BUFO, IMAGO, GEPMA et Société botanique d’Alsace) avaient alerté sur la richesse écologique de ce secteur. Nous avions alors détaillé les raisons de notre opposition dans un article consacré au projet de centrale photovoltaïque de Lembach. Le site avait alors été décrit comme un véritable réservoir de biodiversité, avec des milieux prairiaux, des haies et une mosaïque d’habitats particulièrement favorables à la faune et à la flore.
Les observations réalisées sur le terrain ont notamment permis de mettre en évidence la présence d’espèces sensibles. Lors d’une traversée du secteur organisée par Alsace Nature, des naturalistes avaient ainsi observé la Pie-grièche écorcheur, le Bruant jaune ainsi que plusieurs espèces de papillons.
Plus récemment, le Plan régional d’actions en faveur des pies-grièches a rappelé que le secteur de Lembach présente un enjeu particulier pour la Pie-grièche à tête rousse et la Pie-grièche écorcheur, et que les associations avaient alerté la commune dès 2023 sur la nécessité de préserver les habitats de ces espèces.
Ces éléments ne sont pas anecdotiques. Ils illustrent une réalité essentielle : une parcelle n’est pas un espace « vide » simplement parce qu’elle n’est plus utilisée par l’activité humaine qui l’occupait autrefois. Après des décennies d’évolution naturelle, le terrain du Willerhoeh est devenu un espace de vie pour de nombreuses espèces et participe au fonctionnement écologique du territoire.
Une position constante : oui aux énergies renouvelables, mais pas n’importe où
Alsace Nature n’est pas opposée au développement des énergies renouvelables. Bien au contraire : face au dérèglement climatique et à la nécessité de sortir des énergies fossiles, leur développement est indispensable.
Mais la transition énergétique ne peut pas se faire en opposant systématiquement lutte contre le changement climatique et protection de la biodiversité.
Nous n’avons pas à choisir entre énergie et nature. La transition énergétique doit aussi être une transition écologique.
Le photovoltaïque doit d’abord être développé là où son implantation présente le moins d’impacts : sur les bâtiments, les toitures, les parkings et leurs ombrières, ainsi que sur des espaces déjà artificialisés ou dégradés.
À l’inverse, l’installation de centrales photovoltaïques au sol sur des espaces naturels de qualité doit rester exceptionnelle et être écartée lorsque les enjeux écologiques sont importants. C’est précisément le cas lorsque ces secteurs accueillent des espèces protégées ou menacées, des habitats remarquables ou assurent des fonctions écologiques essentielles.
Les travaux de synthèse disponibles sur les relations entre photovoltaïque et biodiversité montrent d’ailleurs que les centrales au sol peuvent avoir des incidences sur les milieux naturels, les sols et différents groupes d’espèces, et que les mesures d’évitement doivent être intégrées très en amont des projets.
Des alertes qui se sont accumulées
Au fil du dossier, les réserves n’ont cessé de s’accumuler.
En juillet 2024, le Parc naturel régional des Vosges du Nord avait rendu un avis défavorable au projet, mettant en avant des risques importants de dégradation de la biodiversité locale. Cet avis avait été suivi par les services de l’État. Le projet n’avait dès lors pas pu être retenu dans la zone d’accélération des énergies renouvelables envisagée par la commune sur le secteur du Willerhoeh.
Ce point est important : l’abandon annoncé aujourd’hui n’arrive donc pas après une absence d’alerte ou faute d’avoir identifié les enjeux. Le dossier avait fait l’objet de nombreuses mises en garde, de la part des associations naturalistes comme des acteurs publics chargés de la préservation du territoire.
L’étude environnementale finalement réalisée semble désormais confirmer ce que ces alertes laissaient déjà entrevoir : ce site présente des enjeux incompatibles avec un projet photovoltaïque de cette ampleur.
Une bonne nouvelle… et une vigilance qui demeure
Nous nous réjouissons donc de l’abandon de ce projet. C’est une bonne nouvelle pour la biodiversité, mais aussi une illustration concrète de ce que doit être une transition énergétique réellement durable : produire de l’énergie renouvelable sans détruire les espaces naturels qui nous rendent d’autres services essentiels.
Pour autant, cette annonce ne doit pas conduire à considérer le dossier comme définitivement clos. Le terrain appartient désormais à la commune de Lembach, qui l’a acquis avec l’argent public. La question de son devenir reste donc entière.
Nous souhaitons que cette parcelle puisse faire l’objet d’une réflexion ouverte, associant les différents acteurs du territoire et prenant pleinement en compte ses valeurs écologiques, paysagères et patrimoniales. Nous souhaitons conserver le dialogue avec la commune et rester disponibles pour échanger sur l’avenir du site.
Car notre crainte est désormais que l’abandon du projet Neoen ne soit que temporaire et qu’un autre opérateur tente demain de reprendre le dossier, avec un projet différent dans sa forme mais tout aussi problématique pour la biodiversité.
Nous resterons donc particulièrement attentifs au devenir de cette parcelle communale.
L’abandon annoncé aujourd’hui doit être l’occasion de tourner définitivement la page d’un projet inadapté au site, et non de remettre à plus tard la même question.